On a tous un vélo… alors pourquoi on ne roule pas ?

Thibaut Bernardin
8 min de lecture

La plupart des Français sont équipés. Pourtant, une grande partie des vélos restent au garage. Une étude Shimano met en lumière des freins bien réels.

Le vélo n’a jamais été aussi visible. Pistes cyclables, aides à l’achat, explosion du vélo électrique… tout semble réuni pour pédaler plus. Et pourtant, beaucoup de vélos restent au garage. Pourquoi ? Selon la dernière étude de Shimano “State of the Nation 2026”, le problème n’est pas tant d’avoir un vélo… que de pouvoir l’utiliser vraiment.

On a des vélos… mais ils restent au garage

C’est sans doute le premier paradoxe du vélo aujourd’hui : 65,4% des Français possèdent actuellement un vélo et une immense majorité en a déjà eu un au cours de sa vie, indique le rapport de Shimano, qui s’appuie sur une enquête menée auprès de 25 000 Européens, dont 1 000 Français.

Le vélo n’est donc pas un objet rare. Il est déjà là, dans un garage, une cave ou solidement attaché à l’arceau dans la rue. Et pourtant, cela ne se traduit pas automatiquement par de la pratique. Beaucoup de vélos restent en effet inutilisés, parfois pendant des mois. On les garde “au cas où”, pour les beaux jours, pour une balade… mais ils sortent peu.

Faut-il y voir un problème de coût ? Pas totalement. Certes, les prix ont augmenté ces dernières années, notamment avec l’essor du vélo électrique. Mais l’étude Shimano montre bien que la question n’est plus seulement celle de l’équipement. Le frein se situe ailleurs, dans la capacité à utiliser son vélo facilement et régulièrement.

- Publicité -

L’infrastructure reste un déclencheur puissant

Le premier réflexe, pour expliquer ce paradoxe des « vélos au garage », est souvent de pointer du doigt le manque d’aménagements sécurisés. Ce n’est pas faux, même si la perception évolue : 60 % des Français estiment que les infrastructures cyclables se sont améliorées dans leur région au cours des 12 derniers mois, ce qui place la France au deuxième rang européen sur ce critère. Pourtant, le sentiment d’insécurité persiste, notamment pour les plus jeunes : 58 % des Français considèrent qu’il n’est toujours pas plus sûr pour les enfants de faire du vélo.

Or, s’il y a une chose que l’on a apprise des pays les plus avancés et des métropoles en pleine transformation, c’est que l’infrastructure précède et crée l’usage. L’exemple de Paris, cité par l’ultra-cycliste Sofiane Sehili lors du webinaire Shimano, est frappant : « Il y a 20 ans, presque personne ne roulait à vélo à Paris. Les gens trouvaient que si vous faisiez cela, vous étiez fou, parce que c’était beaucoup trop dangereux. »

Vélorue à Paris, rue de Charenton – Photo Mairie de Paris

Aujourd’hui, les anciennes voies sur berges dédiées aux voitures se sont transformées en véritables « autoroutes pour vélos » aux heures de pointe. Derrière ces évolutions, il y a surtout une décision politique. « Avec la volonté de changer, cela a été très spectaculaire à Paris », insiste Sofiane Sehili. En quelques années, la ville est passée d’un modèle centré sur la voiture à un partage de l’espace plus équilibré.

Mais cette dynamique reste inégale selon les territoires. Installé aujourd’hui dans le Sud-Ouest, il constate que les infrastructures progressent aussi en zone rurale, mais avec une logique différente. « C’est davantage un moyen d’attirer le tourisme. Je n’ai pas encore vu les mentalités changer pour en faire un vrai mode de transport. »

Pour Maud de Vries de l’ONG BYCS, il ne faut pas s’obséder uniquement sur « les kilomètres de pistes cyclables ». La création d’une véritable culture du vélo passe aussi par une « infrastructure humaine » et immatérielle : donner confiance aux usagers et aux parents.

Le piège de l’entretien : un pneu dégonflé, et c’est l’abandon

Mais il y a un autre frein, plus insidieux et souvent ignoré, qui explique pourquoi tant de vélos prennent la poussière : la mécanique. Le rapport Shimano est très clair à ce sujet : l’entretien n’est pas un simple « service après-vente », c’est le moment où les gens décident s’ils vont continuer à rouler ou non.

Aujourd’hui, faire réparer son vélo est devenu un parcours du combattant. Près de la moitié de la population française (46,93 %) rencontre des obstacles pour faire entretenir sa monture. Les raisons ? La pénurie de mécaniciens qualifiés, les coûts élevés, et surtout les délais d’attente interminables, cités par 23 % des Français confrontés à ce problème.

Chez Bretz’Selle, on répare son vélo soi-même

« Nous avons une énorme pénurie de mécaniciens, ce qui amène les magasins de vélos à refuser certaines réparations de base parce qu’elles ne sont pas assez rentables pour eux », explique Jelle Veersema de chez Biesieklette, une entreprise sociale néerlandaise qui gère des parkings à vélos tout en formant des personnes éloignées de l’emploi aux métiers de la micromobilité.

À cela s’ajoute un manque de compétences de base. Comme l’explique Maud de Vries : « Nous voyons souvent des gens qui ne font tout simplement pas de vélo parce qu’il est dans le cabanon depuis environ 5 ans, juste parce qu’ils ne savent pas comment regonfler le pneu ou régler les freins… »

Le vélo est une pratique plus fragile qu’on ne le pense

Les conséquences sur la pratique sont désastreuses. Face à un vélo qui grince, qui déraille ou qui crève, l’enthousiasme retombe et la facilité des autres modes de transport reprend le dessus. En France, 20 % des cyclistes confrontés à ces barrières mécaniques se reportent vers d’autres moyens de transport, comme la voiture ou les transports en commun.

- Publicité -

Au total, les difficultés d’entretien poussent près d’un quart des Français (24,16 %) à réduire considérablement l’usage de leur vélo, voire à délaisser définitivement la selle. Les jeunes sont les premières victimes de cette friction : 42 % des 18-24 ans en France divisent leur usage du vélo par deux, ou pire, lorsqu’ils n’arrivent pas à faire réparer leur cycle.

Pour que les vélos sortent définitivement des garages, il ne suffit donc plus de construire de belles pistes cyclables. Il va falloir réapprendre à en prendre soin, et surtout, former les professionnels capables de les faire rouler.

Partager cet article
Thibaut Bernardin est le fondateur de Guide Vélo. Cycliste du quotidien et observateur attentif des infrastructures urbaines, il met son expertise au service des usagers pour dénicher les meilleures solutions de micromobilité. Des vélos à courroie aux draisiennes pour enfants, des compteurs GPS aux meilleurs antivols du marché, Thibaut réalise des tests rigoureux basés sur une expérience de terrain réelle.