Casque obligatoire à vélo : la majorité a-t-elle raison ?

Thibaut Bernardin
10 min de lecture
Cycliste détachant le casque vélo Sena S1

84 % des Français soutiennent le casque obligatoire pour les cyclistes, selon une enquête Ifop. Le sujet paraît évident. Il est pourtant plus complexe qu’il n’y paraît.

Interrogée il y a quelques jours sur RMC, Marie-Pierre Vedrenne s’est dite « favorable » au port du casque obligatoire pour les cyclistes, en rappelant qu’un casque « peut sauver des vies ». Une position aussitôt très commentée dans les milieux cyclistes, notamment sur les réseaux sociaux. Pourtant, la ministre déléguée chargée de la Citoyenneté est loin d’être isolée. Selon l’étude que vient de publier l’Ifop pour En-velo-simone.fr, 84 % des personnes interrogées se disent favorables au casque obligatoire pour les adultes à vélo classique.

À première vue, le débat semble donc presque tranché. Pourtant, je ne suis pas convaincu qu’une obligation généralisée soit la bonne réponse. Voici pourquoi.

8 Français sur 10 veulent rendre le casque obligatoire à vélo

À vrai dire, le résultat de l’enquête Ifop n’a rien de surprenant. Dans l’esprit de beaucoup de Français, le casque relève du bon sens. Il est obligatoire à moto, à cyclo et pour les enfants de moins de 12 ans à vélo. Pourquoi en serait-il autrement à vélo ? On comprend dès lors facilement que 84 % des répondants se disent favorables au casque obligatoire pour les adultes à vélo classique. Pour les vélos à assistance électrique, l’adhésion monte même à 88 %. Plus lourd, plus rapide dans les usages, il brouille parfois la frontière entre vélo traditionnel et petit véhicule motorisé.

L’étude apporte aussi un élément intéressant. 59 % des personnes interrogées déclarent posséder au moins un vélo. Mais elle ne dit rien de leur pratique. Roulent-elles tous les jours ? Une fois par mois ? Plus du tout ? Impossible de le savoir. Le sondage mesure donc une opinion, pas l’expérience de cyclistes réguliers, ni d’experts du sujet.

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Et cette distinction est importante. Car dans une démocratie, l’opinion compte. Elle doit même être entendue. Mais l’histoire montre aussi qu’une majorité n’a pas toujours raison. Une idée peut sembler évidente et produire, une fois appliquée, des effets beaucoup plus complexes que prévu.

Le casque protège, et c’est ce qui rend le débat compliqué

Penchons-nous tout d’abord sur les bénéfices, ou non, du casque. Une méta-analyse publiée dans l’International Journal of Epidemiology, basée sur plus de 64 000 cyclistes blessés, associe son port à une réduction de 69 % des blessures graves à la tête et de 65 % des blessures mortelles. En France, les données du Registre du Rhône vont dans le même sens avec une baisse de 70 % des blessures sérieuses à la tête.

Ces chiffres ne signifient pas que le casque protège de tout, notamment des facteurs exogènes. Mais lors d’une chute, d’une glissade ou d’un choc à vitesse modérée, il peut clairement faire la différence. Si le sujet se limitait à cette question, l’article pourrait d’ailleurs s’arrêter ici. Les chiffres sont là. Le casque protège. Rendons-le obligatoire. Sauf que rendre un équipement obligatoire produit des effets qui dépassent largement sa seule efficacité.

Le vrai risque : transformer le vélo en activité à risque

Au début des années 1990, l’Australie et la Nouvelle-Zélande ont choisi une voie radicale en imposant le casque à l’ensemble des cyclistes. Les partisans de ces lois soulignent qu’elles ont permis d’augmenter fortement le port du casque et de réduire les traumatismes crâniens. Mais trente ans plus tard, le débat reste ouvert.

Car une obligation ne change pas seulement le comportement des cyclistes. Elle change aussi l’image du vélo. Lorsqu’un équipement devient obligatoire, il envoie un message. Celui d’une activité considérée comme suffisamment risquée pour nécessiter une protection imposée par la loi.

Or le vélo n’est pas seulement un sport. C’est aussi un moyen de transport. On l’utilise pour aller au travail, déposer son enfant à l’école, faire une course en ville ou remplacer un petit trajet en voiture. Sa force tient justement à cette simplicité : un vélo, un antivol, parfois un panier, et c’est parti. 

C’est là que le sujet devient plus complexe qu’il n’y paraît. Même les travaux favorables à l’obligation reconnaissent que son impact sur la pratique reste difficile à mesurer. Augmenter le port du casque est une chose. Comprendre ce que cela change dans les habitudes quotidiennes en est une autre. Car une bonne politique vélo ne devrait pas seulement chercher à réduire la gravité des accidents. Elle devrait aussi donner envie à davantage de personnes de pédaler.

Les Pays-Bas et le Danemark montrent qu’il existe une autre voie

Si le casque était la clé principale de la sécurité à vélo, les Pays-Bas devraient être un mauvais élève. C’est pourtant tout l’inverse. Dans les villes néerlandaises, le casque reste peu porté pour les déplacements du quotidien (3 à 5 % des cyclistes seulement). Pourtant, le pays affiche parmi les niveaux de sécurité les plus élevés pour les cyclistes.

Pourquoi ? Parce que leur stratégie repose d’abord sur la prévention des accidents plutôt que sur la réduction de leurs conséquences. Pistes cyclables séparées, intersections pensées pour les vélos, vitesses automobiles limitées, continuité des itinéraires, forte présence de cyclistes dans l’espace public : tout l’environnement est conçu pour réduire les situations dangereuses.

Si le Danemark partage cette philosophie, il fait toutefois exception s’agissant du casque. Là-bas, son port y est fortement encouragé à grands renforts de campagnes de prévention (et parfois très virales, comme celle mettant en scène un Viking refusant de porter un casque avant d’aller piller). Le port du casque est ainsi passé de 6 % en 2004 à 50 % en 2022 chez l’ensemble des cyclistes, et de 33 % à 79 % chez les écoliers.

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Le casque protège une tête lorsqu’un accident survient. Une piste cyclable protège des milliers de cyclistes avant même que l’accident n’arrive. C’est sans doute là que se situe la principale limite du débat français. À force de parler du casque, on finit parfois par oublier ce qui provoque les accidents.

Responsabiliser plutôt qu’imposer

Je ne fais pas partie des cyclistes qui refusent le casque par principe. Bien au contraire puisque je le porte quotidiennement. Et je pense au contraire qu’il devrait être davantage recommandé, qu’il faudrait mieux expliquer son intérêt, mieux sensibiliser à son port et mieux informer sur sa qualité réelle. Car tous les casques ne se valent pas, comme nous le rappelait cette étude de l’Imperial College London

En revanche, je reste réservé sur l’idée d’une obligation générale pour tous les cyclistes adultes. Je serais beaucoup plus favorable à une approche fondée sur la responsabilité individuelle. À chacun d’évaluer son risque, tout en assumant les conséquences de son choix. Cette logique me paraît plus pertinente qu’une verbalisation systématique de tous les cyclistes sans casque.

Je fais également une distinction entre les usages. L’obligation me paraît cohérente pour les speed bikes qui évoluent déjà dans l’univers du cyclomoteur. Même aux Pays-Bas elle y fait son chemin. Elle se défend aussi pour les trottinettes électriques, moins stables qu’un vélo classique, et qui ont vu les passages aux urgences et les trauma crâniens exploser.

Et puisqu’on parle de casque, il y en a un qui, à mes yeux, mérite vraiment de rester interdit : le casque audio. Plus encore lorsqu’il intègre une réduction de bruit active. À vélo, entendre son environnement fait partie de la conduite. Se couper volontairement des sons de la circulation n’améliore ni la sécurité du cycliste, ni celle des autres usagers.

Au fond, je préfère une culture du casque à une police du casque. Je préfère des cyclistes responsabilisés à des cyclistes verbalisés. Et surtout, je préfère des rues où l’on n’a pas besoin de choisir entre sa liberté de rouler et sa sécurité.

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Thibaut Bernardin est le fondateur de Guide Vélo. Cycliste du quotidien et observateur attentif des infrastructures urbaines, il met son expertise au service des usagers pour dénicher les meilleures solutions de micromobilité. Des vélos à courroie aux draisiennes pour enfants, des compteurs GPS aux meilleurs antivols du marché, Thibaut réalise des tests rigoureux basés sur une expérience de terrain réelle.