Entreprise familiale installée dans le Loiret, Zéfal équipe les cyclistes depuis 1880. Entre fabrication française, relocalisation pragmatique et nouveaux usages, la marque historique veut prouver qu’un accessoire bien pensé peut encore changer une sortie.
- Zéfal, une histoire française née avec la valve Presta
- Fabriquer en France, mais pas à n’importe quel prix
- Relocaliser, un parcours du combattant
- Quand les usages des cyclistes font bouger l’accessoire
- L’accessoire vélo et rien que l’accessoire
- Devenir une référence européenne
- Une transition industrielle et environnementale
Une pompe au fond du garage, un porte-bidon vissé sur un vélo de route, une sacoche installée pour partir deux jours… Les produits Zéfal appartiennent à cette catégorie d’objets que les cyclistes connaissent bien : discrets quand tout va bien, précieux quand on en a besoin.
Pour comprendre comment cette marque historique continue d’avancer, nous avons échangé avec Aurélien Brunet, qui dirige depuis près de vingt ans avec son frère Matthieu cette entreprise familiale née en 1880. Une longévité rare dans le vélo, qui impose aussi de rester dans son époque. Lorsque l’on évoque une « vieille marque » en début d’entretien, il corrige d’ailleurs aussitôt : « Je préfère dire ancienne que vieille. » Zéfal a déjà été perçue comme une « vieille dame » du cycle. Elle cherche désormais à faire de son histoire un socle, pas un refuge.
Zéfal, une histoire française née avec la valve Presta
Pour comprendre Zéfal, il faut revenir à un détail que tous les cyclistes connaissent, parfois sans le savoir : la valve Presta. À la fin du XIXe siècle, Étienne Sclaverand, tourneur sur métaux en région parisienne, cherche un moyen de retenir l’air dans les nouveaux pneumatiques. Son invention donnera naissance à cette petite valve fine que l’on retrouve encore aujourd’hui sur une grande partie de nos vélos. « D’ailleurs, en Allemagne, on appelle ça la valve Sclaverand », s’amuse Aurélien Brunet.
L’entreprise change ensuite de nom au fil des reprises et des fusions, avant que Zéfal ne s’impose progressivement comme la marque principale et même le nom de la société en 1998. Ce nom raconte d’ailleurs une partie de son ADN : Zéphyr pour le vent, et duralumin pour l’alliage d’aluminium utilisé dans les premières pompes. L’origine peut faire sourire quand on sait à quel point le vent de face fait rarement partie des plaisirs du cycliste. Mais elle colle parfaitement à une entreprise qui s’est longtemps illustrée par sa maîtrise de l’air que l’on met dans nos pneus.
Aurélien et Matthieu Brunet représentent aujourd’hui la sixième génération à la tête de l’entreprise et la cinquième génération familiale. Depuis près de vingt ans, les deux frères se partagent les responsabilités : Aurélien suit les sujets commerciaux et marketing, tandis que Matthieu porte davantage l’industriel, le développement produit et la production.

Fabriquer en France, mais pas à n’importe quel prix
Comme beaucoup d’acteurs français du cycle, Zéfal a été bousculée par l’arrivée massive de la concurrence asiatique au tournant des années 2000. « Ça a été très compliqué, et l’entreprise a connu une période vraiment difficile », reconnaît Aurélien Brunet. Pour traverser cette période, la marque a dû faire preuve de pragmatisme : préserver ce qui pouvait l’être en France, tout en acceptant de sourcer ailleurs certains produits.
Le dirigeant ne cherche pas à embellir la situation. « On ne fabrique pas tout en France aujourd’hui. 40 % de nos produits sont sourcés essentiellement en Asie. Donc il a fallu quand même faire preuve d’un certain pragmatisme », explique-t-il. C’est le cas par exemple de la bagagerie et des antivols qui demandent beaucoup de main-d’œuvre, d’assemblage et de savoir-faire spécifiques, parfois devenus difficiles à trouver en France. Zéfal continue de les concevoir et de les développer, mais une fabrication intégrale dans l’Hexagone rendrait l’équilibre prix-produit beaucoup plus fragile.

Ce choix n’a pas signé l’abandon de l’usine. Installée à Jargeau, à l’est d’Orléans, Zéfal conserve un outil industriel central dans son modèle. La marque y fabrique notamment ses porte-bidons, l’un des meilleurs exemples dans son catalogue. « Là où on est véritablement performant, c’est sur les porte-bidons, où nous faisons toute notre gamme en France », souligne Aurélien Brunet.
Relocaliser, un parcours du combattant
Pour les pompes, produit historique de la marque, le retour se fait plus progressivement. Une partie de la production avait été délocalisée face à des fabricants asiatiques plus flexibles, capables de renouveler rapidement les modèles et les finitions. Zéfal commence aujourd’hui à relocaliser certains produits plus premium, comme la pompe à pied FP60 ou une nouvelle mini-pompe. Pas tout le marché, donc. Mais des produits où le Made in France peut encore tenir techniquement et économiquement.

Trouver des sous-traitants français reste toutefois un casse-tête. Aurélien Brunet résume la différence d’écosystème avec une image volontairement forte : « Quand vous avez une usine en Chine, vous demandez un sous-traitant et vous tapez dans un caillou, il y en a 20 qui tombent. » En France, les bons partenaires existent, mais ils travaillent souvent pour l’aéronautique, l’automobile ou des marchés éloignés des besoins d’une PME de l’accessoire vélo.
Pour réduire cette dépendance, Zéfal réinternalise certaines compétences. L’entreprise a notamment investi dans une décolleteuse numérique pour usiner des pièces en aluminium. La marque travaille aussi sur un projet de sacoche fabriquée en France à partir de chutes de matières, avec un atelier de réinsertion. L’enjeu n’est pas encore de rapatrier toute une gamme, mais de tester une autre manière de produire, à petite échelle, sur un segment aujourd’hui difficile à fabriquer localement.
Quand les usages des cyclistes font bouger l’accessoire
Si Zéfal veut rester moderne, elle doit aussi suivre l’évolution des pratiques. Aurélien Brunet se méfie toutefois des catégories trop rapides. Le vélo électrique n’est pas un usage en soi. Le gravel non plus. Ce qui intéresse la marque, c’est plutôt la manière dont les cyclistes utilisent réellement leur vélo : rouler en ville, partir plusieurs jours, transporter du matériel, réparer sur la route, se protéger de la pluie ou gagner en autonomie.
Le bikepacking et la longue distance ont ainsi profondément renouvelé la bagagerie. Zéfal parle volontiers de « vélo aventure » pour désigner ces pratiques qui demandent de transporter plus, sans alourdir inutilement le vélo. La gamme Z Adventure s’inscrit dans cette évolution et a permis à l’entreprise de prendre position sur un segment en forte progression.
Cette attention aux usages vient aussi de l’intérieur. Matthieu Brunet pratique la longue distance depuis une dizaine d’années et a contribué à éveiller l’intérêt de l’entreprise pour ce marché. Zéfal s’appuie également sur un club de testeurs, ses distributeurs, ses ambassadeurs et les équipes sponsorisées pour nourrir son développement produit. « Ce n’est pas que pour avoir notre marque et entendre parler de notre marque. C’est aussi pour avoir leurs retours », explique Aurélien Brunet à propos du sponsoring.
L’entreprise complète ces retours terrain avec des bancs de tests, dont un équipement récent conçu pour mesurer la performance des lubrifiants de chaîne selon les conditions d’utilisation. L’innovation n’est pas toujours spectaculaire chez Zéfal. Elle consiste surtout à fiabiliser, ajuster et adapter les produits à ce que vivent réellement les cyclistes.

La nouvelle Trail Bike Bell illustre bien cette approche. Cette petite sonnette pensée pour les pratiques tout-terrain répond à un besoin simple : prévenir les autres usagers sur les sentiers partagés, sans surprendre ni crier. On est d’ailleurs en train de la tester et on vous fera un retour complet d’ici plusieurs sorties.
L’accessoire vélo et rien que l’accessoire
À force d’équiper les vélos, Zéfal aurait pu être tentée d’en fabriquer. Aurélien Brunet écarte l’idée sans détour : « Je pense qu’on n’est pas du tout les meilleurs pour faire du vélo, pas du tout. » Pour lui, la force de l’entreprise tient justement dans cette lucidité : savoir où elle est légitime et où elle ne l’est pas.
Zéfal ne veut donc pas devenir une marque globale du cycle. Pas de vélos complets, pas de casques, pas d’équipement de la personne. « Notre positionnement, c’est d’équiper le vélo, de rajouter des choses après le vélo, qui vont pouvoir améliorer la pratique de l’utilisateur », résume le dirigeant. Le casque, par exemple, impose une logique de tailles, de collections, de renouvellement et de stocks très différente. Le vélo complet poserait aussi d’autres enjeux de distribution, assez éloignés de l’accessoire.
La marque a déjà tenté quelques sorties de son terrain naturel, notamment avec des gourdes plus proches du sport ou de l’outdoor. L’expérience n’a pas été très concluante. Zéfal préfère désormais concentrer ses efforts sur ses six grandes familles de produits : pompes, hydratation, bagagerie, garde-boue, entretien et accessoires de sécurité.

Ce choix n’empêche pas d’innover. La marque prépare par exemple un porte-bagages arrière haut de gamme pour le gravel, léger et fabriqué en France. C’est peut-être moins spectaculaire qu’un moteur électrique ou un nouveau cadre carbone, mais beaucoup plus fidèle à l’esprit Zéfal.
Devenir une référence européenne
En France, Zéfal bénéficie d’une notoriété solide, nourrie par des décennies de présence dans les magasins, les clubs et les ateliers. Mais cette mémoire ne suffit plus. Les nouveaux pratiquants arrivent parfois au vélo par le vélotaf, le gravel ou le bikepacking sans connaître les marques historiques du cycle français. La marque doit donc réexpliquer ce qu’elle est, ce qu’elle fabrique encore et pourquoi elle reste pertinente.
Ce travail est encore plus important à l’export. Aurélien Brunet estime la marque bien positionnée en France et en Europe du Sud, notamment en Italie et en Espagne. L’Allemagne, le Royaume-Uni, les pays scandinaves et l’Europe centrale restent plus difficiles à conquérir, avec des habitudes de marché différentes et une concurrence plus forte sur certaines gammes.
L’ambition est pourtant assumée : « Notre volonté, c’est d’être leader en Europe de l’accessoire du vélo. » Un objectif difficile à mesurer précisément, car le marché de l’accessoire reste très éclaté, avec peu de chiffres fiables par catégorie. Mais la trajectoire passera forcément par la croissance du chiffre d’affaires, qui s’élevait à 13 M€ en 2024, la présence dans les réseaux de distribution, la visibilité de la marque et sa capacité à séduire des cyclistes qui n’ont pas grandi avec Zéfal.
La communication suit cette logique de choix ciblés. Plutôt que de courir après le World Tour masculin, devenu très coûteux, Zéfal privilégie des présences plus accessibles et cohérentes avec ses usages : le Team Origine en VTT, Poissy en triathlon, l’équipe féminine Saint-Michel sur la route ou encore l’Étape du Tour Femmes. Une manière de rester visible sur le terrain, sans entrer dans une course aux moyens qui ne correspond pas à sa taille.
Une transition industrielle et environnementale
Comme beaucoup d’entreprises industrielles, Zéfal doit aussi intégrer les enjeux environnementaux à son modèle. L’un de ses investissements récents les plus importants concerne la géothermie, désormais utilisée pour chauffer l’usine et le siège social de Jargeau, auparavant chauffés au gaz. Selon Aurélien Brunet, ce chantier a permis de réduire d’environ 12 % le bilan carbone de l’entreprise.

La marque travaille aussi sur l’éco-conception, les emballages, l’analyse du cycle de vie des produits et les futures obligations européennes, comme le passeport numérique. Des sujets parfois techniques, mais très concrets pour une entreprise qui fabrique encore en France, qui avance avec les contraintes d’un marché mondialisé et les attentes très pratiques des cyclistes.
Zéfal n’a donc rien d’une start-up industrielle venue promettre une rupture spectaculaire. La marque sait ce qu’elle doit à son histoire tout en cherchant encore à peser sur l’avenir de l’accessoire vélo.
Ancienne, oui. Mais pas vieille. Et pour les cyclistes, c’est plutôt une bonne nouvelle : il y aura toujours besoin d’une bonne pompe, d’un porte-bidon solide ou d’une sacoche bien pensée pour transformer un simple vélo en vrai compagnon de route.