Même le Danemark pédale moins : faut-il s’inquiéter pour l’avenir du vélo ?

Thibaut Bernardin
9 min de lecture
Parking vélo près de la librairie royale de Copenhague

Selon une vaste étude de la SDU, les Danois roulent moins à vélo qu’il y a cinq ans. Un signal d’alerte venu d’un pays longtemps cité en modèle.

Quand on parle de vélo, le Danemark fait souvent figure de modèle. Avec les Pays-Bas, c’est le pays que l’on cite systématiquement lorsqu’il est question d’infrastructures cyclables, de mobilité durable ou de culture vélo. J’y ai moi-même vécu pendant mes études à Odense. À l’époque, le vélo était mon principal moyen de transport. Comme des milliers d’étudiants, je traversais la ville à vélo tous les jours, par tous les temps.

Alors forcément, la dernière étude publiée par la Syddansk Universitet (SDU) a attiré mon attention. Et ses conclusions sont loin d’être anodines : la pratique du vélo recule au Danemark. Pas seulement un peu. Pas seulement dans certaines catégories de population. Les chercheurs observent une baisse presque générale de l’usage du vélo entre 2020 et 2025. Un constat qui interroge bien au-delà des frontières danoises.

Le vélo recule presque partout au Danemark

L’étude réalisée par l’université s’appuie sur près de 198 000 réponses, dont environ 143 000 adultes de 15 ans et plus et 55 000 enfants de 3 à 14 ans, via leurs parents. C’est l’une des plus grandes photographies des habitudes de mouvement au Danemark. Et les premiers résultats peuvent surprendre.

Les Danois bougent toujours beaucoup, mais ils ne bougent plus exactement de la même manière. Les activités liées au bien-être, à la santé et à la flexibilité progressent. La musculation, le pilates, le yoga, la méditation, les bains d’hiver ou encore le padel gagnent du terrain. Mais pendant ce temps, le vélo perd de la vitesse.

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En 2025, seuls 26 % des adultes utilisent le vélo au moins trois jours par semaine pour se rendre au travail ou sur leur lieu d’études, contre 28 % cinq ans plus tôt. Sur le papier, la baisse semble modérée. Mais l’étude montre que le recul touche plusieurs formes de pratique, pas seulement les trajets domicile-travail.

Vélo dans la ville d'Odense au Danemark
Vélo dans la ville d’Odense au Danemark

Le vélo de route passe ainsi de 4,4 % à 4,0 % de pratiquants hebdomadaires chez les adultes. Le VTT chute davantage, de 4,0 % à 2,1 %. Les chercheurs précisent toutefois que l’apparition du gravel comme catégorie distincte dans l’enquête 2025 a pu absorber une partie des anciens pratiquants de route ou de VTT. Mais la tendance reste là : le vélo traditionnel perd du terrain.

Les jeunes Danois délaissent le vélo

Le signal le plus préoccupant vient des jeunes. Entre 2020 et 2025, la pratique du vélo a fortement reculé chez les jeunes Danois. Les 15-19 ans enregistrent une baisse de 16 % et les 20-29 ans de 11 %. Même les étudiants, longtemps considérés comme l’un des piliers de la culture vélo danoise, roulent moins. Leur part de cyclistes réguliers serait passée de 41 % à 36 %.

Pour moi, ce détail est loin d’être anodin car les habitudes de mobilité se construisent tôt. Un adolescent qui ne va plus au lycée à vélo, un étudiant qui abandonne son vélo au profit de la voiture ou des transports, ce n’est pas seulement un trajet qui change. C’est une habitude qui se perd.

Et au Danemark, cette question touche presque à l’identité nationale. Le vélo n’y est pas seulement un mode de déplacement pratique. Il fait partie de l’image du pays, de son urbanisme, de son rapport au quotidien. Si les jeunes cessent de pédaler, c’est toute une transmission culturelle qui peut s’affaiblir.

Le Danemark, ce n’est pas seulement Copenhague

Depuis la France, nous regardons souvent le Danemark à travers le prisme de Copenhague. C’est un peu comme si un Danois jugeait toute la mobilité française à partir de Paris. Or Copenhague et sa région concentrent près d’un quart de la population du pays. On y trouve des infrastructures très denses, des distances relativement courtes et une culture vélo profondément ancrée. La réalité est différente dans le Jutland ou dans certaines communes rurales.

vélo à copenhague
Copenhague, ville référence pour le vélo

C’est d’ailleurs là que l’étude révèle les baisses les plus importantes. Dans plusieurs territoires périphériques, la pratique du vélo recule de 15 à 16 %. À Faxe, à une soixantaine de kilomètres au sud de Copenhague, la part des cyclistes réguliers a presque été divisée par deux, passant de 13 % à 7 %.

Cela ne m’étonne pas vraiment. Même lorsque l’on vit au Danemark, on comprend vite pourquoi la voiture reste attractive dans certaines régions. Les distances sont plus importantes, les services parfois plus éloignés et les contraintes du quotidien ressemblent finalement beaucoup à celles que l’on retrouve ailleurs en Europe.

La voiture gagne du terrain, même face aux VAE

Les chercheurs identifient plusieurs explications. La première est économique et sociale. Les ménages danois possèdent davantage de voitures qu’auparavant. Dans certaines familles, deux ou trois véhicules sont désormais la norme. Et elle devient la solution la plus simple quand il faut gérer les enfants, la météo, les horaires, les sacs et les distances.

D’autant que la voiture n’a plus exactement la même image qu’avant au Danemark. L’électrification du parc automobile, soutenue par des politiques fiscales favorables, lui redonne même une forme de modernité. Elle devient plus silencieuse, plus technologique, parfois plus acceptable sur le plan écologique. Le vélo perd alors une partie de son avantage moral.

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Panneau Cykel Score à Odense, Danemark
Panneau Cykel Score à Odense, Danemark

L’étude pointe aussi un changement culturel chez les plus jeunes. La transpiration, l’apparence ou encore la contrainte de porter un casque figurent parmi les freins régulièrement cités. Le casque n’est pourtant pas obligatoire au Danemark, mais les campagnes de prévention ont profondément changé les comportements. Le port du casque est ainsi passé de 6 % en 2004 à environ 50 % chez l’ensemble des cyclistes. Sauf qu’il est aussi devenu une obligation culturelle à défaut d’être réglementaire.

Enfin, les transformations du territoire jouent également un rôle. La fermeture ou la fusion d’écoles dans certaines zones a allongé les distances parcourues par les enfants et les adolescents. Dans le même temps, de nombreux parents jugent aujourd’hui la circulation plus dangereuse qu’autrefois et hésitent davantage à laisser leurs enfants se déplacer seuls à vélo. Même le vélo électrique ne parvient pas à inverser complètement la tendance. Son usage progresse, mais pas suffisamment pour compenser le recul du vélo traditionnel.

Le Danemark nous rappelle que le vélo n’est jamais acquis

La grande leçon de cette étude est peut-être là. Le Danemark reste l’un des meilleurs pays au monde pour se déplacer à vélo. Ses grandes villes demeurent très en avance sur la plupart des villes européennes. Ses infrastructures, sa culture du partage de la rue et sa capacité à intégrer le vélo dans le quotidien restent impressionnantes. Mais même là-bas, la pratique peut reculer.

Le vélo reste en concurrence avec d’autres modes de transport. Avec la voiture, bien sûr. Mais aussi avec les nouvelles habitudes de vie, les évolutions démographiques, l’organisation des territoires ou les attentes des jeunes générations.

Une culture vélo peut donc sembler solide, presque naturelle, inscrite dans le paysage. Mais elle reste fragile si elle n’est pas transmise, entretenue et adaptée aux nouvelles manières de vivre. Et l’exemple du Danemark nous montre qu’une bataille culturelle n’est jamais gagnée.

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Thibaut Bernardin est le fondateur de Guide Vélo. Cycliste du quotidien et observateur attentif des infrastructures urbaines, il met son expertise au service des usagers pour dénicher les meilleures solutions de micromobilité. Des vélos à courroie aux draisiennes pour enfants, des compteurs GPS aux meilleurs antivols du marché, Thibaut réalise des tests rigoureux basés sur une expérience de terrain réelle.