Socrate à vélo, quand les philosophes font le Tour de France

Le livre Socrate à vélo de Guillaume Martin
Un peloton de penseurs, un Tour décalé, un auteur qui mouille le maillot et la toge... Ce livre est une vraie pépite à découvrir.
Et si Socrate portait un dossard ? Si Nietzsche traçait dans les cols en solitaire pendant que Marx rêvait d’un peloton sans sprinters dominants ? C’est le pari fou — et brillamment réussi — de Guillaume Martin-Guyonnet, coureur cycliste pro et philosophe, qui nous embarque dans un Tour de France pas comme les autres. Voici ma critique de Socrate à vélo.
Un coureur cycliste philosophe, vraiment ?
Guillaume Martin-Guyonnet a terminé 8e du Tour de France 2021. Il a aussi décroché le maillot de meilleur grimpeur sur la Vuelta 2020. Rien que ça. Mais ce n’est pas pour son palmarès que je me suis intéressé à lui. C’est pour son profil à contre-courant. Car le coureur de la team Groupama-FDJ est aussi philosophe reconnu. Une double casquette qui lui a valu l’étiquette de “cycliste intello” qu’il assume à moitié.
En 2019, il publie Socrate à vélo (Éditions Grasset), un essai mi-récit, mi-fable, dans lequel il tisse un lien singulier entre effort physique et pensée philosophique. Un lien personnel, incarné. Il n’a pas envie de choisir entre les jambes et la tête. Il veut les deux.
Ce double engagement, il le défend clairement dans le livre : « Il s’agissait d’abord de réunir deux publics en apparence éloignés — les littéraires et les sportifs — tout en démontant certains clichés attachés à ces catégories : les premiers sont des doux rêveurs déconnectés de la réalité, qui ne savent ni rire ni agir ; les seconds n’ont rien dans le cerveau. »
Et s’il écrit, c’est aussi pour échapper à une caricature : « À titre personnel, j’espérais également me prémunir d’une image que l’on commençait à m’accoler un peu facilement, celle du “cycliste intello”. Je souhaitais enfin, tout simplement, m’amuser. » Mission réussie. Et pour le lecteur ? Regardons ce qu’il y a dans le bouquin.
Socrate à vélo, un Tour philosophique et décalé
Le point de départ du livre est simple et génial : et si le Tour de France ne regroupait pas des équipes commerciales mais des équipes nationales composées de philosophes ? L’équipe de Grèce mène la danse avec Socrate en capitaine, épaulé par Platon et Aristote. Ensemble, ils forment les Vélosophes, bientôt rejoints par d’autres penseurs latins. Un modèle qui intrigue et qui inspire un certain Albert Einstein, manager de l’équipe allemande qui tente de recruter Kant. Fidèle à lui-même, il refusera finalement de quitter Königsberg.

Socrate, Platon et Artistote en conférence de presse du Tour de France – Image générée par IA
Les vélosophes font des émules et le peloton devient une agora roulante. Marx se rebelle contre la domination des “grosses cuisses” — les sprinters — et milite pour les coureurs de l’ombre, les baroudeurs. Nietzsche roule en électron libre. Spinoza et Érasme roulent pour les Pays-Bas. Sartre manage l’équipe de France, avec Blaise Pascal en coureur torturé, tandis Marx et Freud roulent pour l’Allemagne.
Le ton est joueur, les références savoureuses. Les coureurs sont souvent des doubles — Jan Ullrich devient “Ullrig”, Anquetil se transforme en “Anquepil”, Jean Graczyk en “Jean Vraczyk”. Guillaume Martin ne cherche pas à faire du name dropping gratuit, ni à perdre le lecteur : il assume une accessibilité volontaire. « Les références ou les allusions, nombreuses, qu’elles soient philosophiques ou vélocipédiques, n’avaient pas vocation à être toutes découvertes, loin de là. Chacun prenait ce qu’il pouvait, ce qu’il voulait. », nous dit l’auteur.
Des notions, du vécu et des flocons d’avoine
Ce qui rend Socrate à vélo si plaisant, c’est l’équilibre entre fiction, réflexion et immersion. On suit le Tour mais vu de l’intérieur. La préparation physique, les conférences de presse, les stratégies d’équipe, les temps morts dans les chambres d’hôtel, les moments d’ennui ou de doute. On y croise la fameuse loi de Chapatte — un peloton reprend en moyenne une minute par tranche de dix kilomètres à une échappée —, le concept de bordure qui consiste à jouer du vent latéral pour casser le peloton et des détails diététiques très concrets comme les petits-déjeuners optimisés à base de flocons d’avoine gonflés au lait de soja, avec kiwi, banane, noix et amandes.
Mais on y apprend aussi la philosophie. Le kairos d’Aristote, par exemple, ce moment d’opportunité à ne pas rater. La réflexion sur l’individu et le groupe. Les tensions entre le libre arbitre, la foi et la raison.

Marx et Pascal à la lutte lors d’une échappée – Image générée par IA
À chaque détour, le style reste fluide, plaisant, souvent drôle. Comme cette échappée improbable entre Marx et Pascal entre Troyes et Nuits-Saint-Georges, ou cette altercation sur les pentes de l’Etna entre Socrate, Platon et Aristote en pleine préparation. Les rencontres sont imaginaires mais les dialogues sonnent juste.
Mon avis sur Socrate à vélo : une lecture qui donne envie de pédaler… et de penser
Alors que vous soyez cycliste, philosophe, un peu des deux ou ni l’un ni l’autre, ce livre vaut vraiment le détour. Pas besoin de connaître Spinoza par cœur ni de suivre les watts en montée pour l’apprécier. Il suffit d’aimer les récits vivants, les idées qui roulent et les clins d’œil bien sentis. Socrate à vélo se lit comme une échappée qui file à bon rythme : on y prend du plaisir, on y réfléchit sans s’en rendre compte et on en redemande à la dernière page. À la fin, on n’est pas certain d’avoir tout compris… mais on a drôlement bien pédalé.
