Ratio : la bagagerie upcyclée pour les cyclistes engagés

L'équipe Ratio dans son atelierRatio
Matériaux déclassés, production locale dans les Alpes, design exigeant : Ratio transforme les chutes textiles en une gamme de bagagerie robustes et engagés pour les cyclistes.
Lancée en 2021, la marque Ratio avance à contre-courant des standards de la bagagerie vélo. Pas de production de masse, pas de collections figées. Chaque modèle part de chutes textiles issues de l’industrie française, retravaillées puis transformées en Isère. À la clé, des sacs techniques et sobres, durables et fonctionnels, conçus pour les cyclistes urbains comme pour les baroudeurs du week-end. À l’origine de cette démarche exigeante, il y a Thibault Claisse, graphiste de formation et cycliste devenu artisan-designer par passion. Entretien.
Une marque née du vélo, du design et d’un besoin personnel
Avant d’être une marque, Ratio est une réponse. Celle d’un cycliste urbain qui, à force d’enchaîner les trajets quotidiens à Lyon entre son domicile et son atelier, ne trouvait pas le sac idéal. Trop fragile, trop technique, trop voyant, pas adapté à un usage mixte. Alors Thibault Claisse, graphiste de formation, s’est lancé dans la couture comme on entre en résistance : sans formation, sans plan préétabli, mais avec l’envie de faire mieux. De fil en aiguille, ses premiers prototypes ont vu le jour, dans un coin d’atelier. Et c’est là que l’histoire de Ratio commence.

Ratio à l’Expo du Vélo de Strasbourg
« C’était vraiment une histoire de passion, explique-t-il. J’ai appris la bagagerie en autodidacte, en m’équipant moi-même avec les machines des maroquiniers, mais pour travailler des textiles techniques. Il n’existe pas de vraie formation en France pour ça. »
Dès le départ, le vélo est au centre. Pas comme un créneau marketing, mais comme une évidence pratique. C’est en roulant que les idées naissent. Et c’est en observant les besoins des coursiers ou des vélotaffeurs qu’elles s’affinent. Le premier public de Ratio, ce sont d’ailleurs les cyclistes les plus exigeants : ceux qui roulent tous les jours, par tous les temps et qui mettent leur matériel à rude épreuve. « Les coursiers à vélo sont nos meilleurs crash-testeurs. Ils utilisent les sacs toute la journée, en conditions réelles, et nous font des retours très précieux. »

Ratio à l’Expo du Vélo de Strasbourg
L’univers Ratio s’ancre aussi dans une culture urbaine et graphique, avec des clins d’œil discrets disséminés dans les noms des modèles : Big Mess (le sac des coursiers, mais aussi le sac pour transporter son bazar), Moonrise (pour les balades au clair de lune), Kernel (référence au pays de la noix où est installé l’atelier) ou encore Kudo, inspiré des encouragements entre sportifs sur Strava. L’identité de marque se construit entre rigueur et second degré, entre usage terrain et sens du détail.
L’upcycling local comme moteur, pas comme contrainte
Chez Ratio, tout part de la matière disponible. Ce sont des rouleaux de textiles techniques produits pour l’armée, la mode ou le sport, mais mis de côté pour une mauvaise teinte, une erreur de coupe ou un stock surévalué. Des matières neuves, mais inutilisées. Thibault Claisse parle de « sourcing inversé », un terme qui pourrait faire sourire, mais qui résume parfaitement la logique de la marque : valoriser ce qui devait être jeté.

Thibault Claisse dans l’atelier RatioRatio
« On collecte uniquement des matières pré-consommation, précise-t-il. Des chutes, des stocks dormants, des matériaux déclassés issus de la filière textile française. En 2025, ça représentait déjà 7 tonnes. »
La majorité de ces tissus provient de Rhône-Alpes, premier bassin textile du pays. Le réseau de partenaires s’est tissé au fil des années, sans intermédiaire, directement avec les fabricants. Pas question ici d’acheter un rouleau sur un coup de tête. Chaque matière est analysée, testée, retravaillée. Et chaque gisement dicte ce qu’il est possible de faire. « Un petit stock, c’est une sacoche. Un gros stock, on peut envisager une série de sacs à dos. Mais dans tous les cas, ça reste limité », souligne le fondateur.
Cette rareté n’est pas mise en scène comme un argument marketing, mais elle structure la production. Chaque modèle existe le temps du gisement. Parfois 300 ou 400 pièces. Et ensuite, la matière change, la forme évolue. Une contrainte ? Pas vraiment. Ratio revendique une collection vivante, en mouvement constant, où chaque version permet d’améliorer la précédente. Comme un vêtement technique qui s’adapte, d’année en année, au retour du terrain et aux ressources disponibles.

L’atelier de Ratio avec vue sur le VercorsRatio
Dans l’atelier, situé au pied du Vercors, cette logique prend corps grâce à un équipement précis : découpe laser, outillage professionnel, finitions haut de gamme. Le tout à échelle humaine. « On reste une petite équipe de trois personnes, mais on s’inspire de méthodes industrielles pour garantir un vrai niveau de qualité. Ce n’est pas du bricolage », insiste Thibault Claisse. Résultat, une production de 600 pièces par an, artisanale mais structurée, qui prouve qu’un autre modèle est possible.
Concevoir des sacs qui durent et qu’on répare
Chez Ratio, la durabilité n’est pas une promesse, c’est un engagement. Tous les sacs sont garantis à vie. Si une couture lâche, si une fermeture casse, le client peut renvoyer son sac : il sera réparé, gratuitement, dans l’atelier, puis réexpédié. Cette garantie à vie, rare dans l’univers de la bagagerie vélo, n’est pas qu’un geste commercial. C’est une pierre angulaire du projet.

Les sacs et sacoches Ratio
« C’est une façon de prolonger l’usage, bien sûr, mais aussi de progresser en continu. Chaque retour client nous apprend quelque chose sur la matière, sur les composants, sur l’usage réel. » Un exemple concret : les zips. Trop de retours sur une référence ? Elle est remplacée. Le produit évolue. Ratio affine ainsi ses modèles au fil du temps, sans attendre une nouvelle saison ou une refonte marketing. C’est du terrain que viennent les changements.
Cette attention portée aux détails se retrouve dans chaque produit. Finitions précises, composants robustes, modularité pensée pour le quotidien. Le best-seller de la marque, le sac à dos Moonrise Pro, illustre parfaitement cet équilibre. Inspiré à l’origine d’une toile conçue pour des vestes d’équitation Hermès, il a depuis évolué en version Pro, avec des bretelles plus respirantes, une base en Cordura et une toile supérieure héritée de l’uniforme de la gendarmerie.

Autre fierté de l’équipe : le sac bandoulière Kernel, concentré de technicité et de modularité. Pensée pour un usage urbain, il révèle aussi tout son potentiel en sortie gravel ou lors d’une micro-aventure. Comme souvent chez Ratio, l’usage fait la loi, mais l’esthétique compte tout autant. Les sacs sont sobres, sans logo criard, mais ils assument une personnalité bien à eux, faite de textures, de contrastes et d’histoires textiles.
Concevoir un sac durable, c’est aussi éviter la surconsommation. « L’idée, c’est de faire des produits polyvalents. Un sac qu’on utilise la semaine en vélotaf, et qu’on emmène le week-end en sortie ou en rando. On n’a pas besoin de multiplier les équipements », nous dit le fondateur. Ce pragmatisme engagé, à la fois technique et éthique, guide chaque décision de la marque.
Une marque de niche qui trace sa route à son rythme
Ratio ne cherche pas à croître à tout prix. Ni à multiplier les points de vente. Encore moins à inonder les rayons des grandes enseignes. Avec une production annuelle d’environ 600 pièces, l’équation est simple : tout ne peut pas être partout. Et c’est très bien ainsi. « On n’est pas une start-up, on aime dire qu’on est une start-slow. On avance à notre rythme, de façon organique », s’amuse Thibault.
Aujourd’hui, les ventes se répartissent en trois canaux : le site web de la marque, quelques revendeurs soigneusement sélectionnés, et des collaborations B2B. L’exemple le plus marquant : Infomaniak, le célèbre hébergeur suisse très engagé dans une démarche éco-responsable, qui a commandé 450 sacs pour ses salariés, sur un modèle également vendu au grand public. Une façon pour Ratio de développer son activité sans renier ses valeurs. Pas de production dédiée low-cost, pas de concessions sur la matière ou la fabrication. Le sur-mesure, oui, mais dans les règles de l’art.
Le réseau de revendeurs, lui, reste volontairement restreint. Ratio privilégie les boutiques capables d’expliquer la démarche, que ce soit un magasin de vélo, un concept store responsable ou un détaillant de mode éthique. « Ce sont des partenaires qui partagent nos convictions. On ne fait pas de wholesale de masse. Nos produits ne sont pas faits pour être noyés dans des rayons surchargés », insiste Thibault Claisse.
Cette cohérence vaut à la marque plusieurs distinctions : le label Initiative Remarquable, une prime Impact+ remise à la Banque de France, et bientôt un agrément ESUS, qui viendra graver dans les statuts les engagements sociaux et environnementaux déjà appliqués au quotidien. Objectif : garantir que le projet ne dévie pas de sa trajectoire, même en cas de croissance.

Ratio à l’Expo du Vélo de Strasbourg
Côté produits, Ratio continue d’explorer les zones de frottement entre urbain et outdoor. Pas de sacoches de bikepacking pour tours du monde, mais des accessoires pensés pour le quotidien, les sorties du week-end ou les trajets multi-usages. Des pièces conçues pour durer, s’adapter, évoluer. Et si certains clients ne sont pas cyclistes ? Tant mieux. Mais tout part du vélo. C’est là que les idées naissent, que les usages se forgent, que la communauté s’ancre.
